Analyse Sociologique

Maganisme

Cet article propose une lecture analytique de certains aspects du mouvement Make America Great Again (MAGA) aux États-Unis.

Le terme maganisme désigne une forme de religion politique identitaire associée à l’univers de MAGA. Il renvoie à l’ensemble des représentations, des pratiques et des mobilisations qui donnent au projet de « rendre sa grandeur à l’Amérique » une dimension symbolique et émotionnelle proche de celle des religions politiques.

Cette approche met en lumière l’usage récurrent de codes et de registres inspirés du religieux récits de salut, figure salvatrice, communauté de croyants, vocabulaire moral dans un cadre pourtant explicitement politique. Plutôt qu’un simple courant partisan, ce phénomène apparaît comme un processus de sacralisation du politique.

1. Définition

Le maganisme peut être décrit comme une religion politique ou comme une forme particulière de religion civile organisée autour de l’imaginaire véhiculé par le slogan Make America Great Again. Il ne s’agit pas d’une doctrine structurée ou codifiée, mais plutôt d’un ensemble de récits, de symboles et de pratiques qui confèrent au mouvement une dimension quasi religieuse dans sa manière de concevoir la nation et le rôle du leader.

Dans cette perspective, l’analyse met en évidence la réappropriation, par le champ politique, de fonctions traditionnellement associées au religieux : donner du sens au monde, raconter le passé et l’avenir, définir un « nous » collectif, offrir une promesse de protection et de restauration. Le concept sert ainsi à souligner la continuité de certains mécanismes symboliques avec d’autres formes historiques de religions politiques.

2. Caractéristiques

2.1. Une figure de chef charismatique

Au cœur de cette dynamique se trouve la figure d’un chef charismatique, dont le rôle dépasse largement celui d’un responsable politique ordinaire. Le leader est fréquemment présenté par ses soutiens comme l’incarnation de la nation, la voix du « vrai peuple » et le rempart contre des forces perçues comme hostiles, corrompues ou illégitimes. Cette personnalisation du pouvoir contribue à donner au mouvement une dimension parfois décrite comme quasi messianique.

2.2. Un récit de déclin et de restauration

L’imaginaire du maganisme s’organise autour d’un récit de déclin suivi d’une promesse de restauration. Celui-ci repose sur l’idée d’un passé idéalisé marqué par la prospérité, la puissance ou l’ordre dont l’Amérique se serait progressivement éloignée. Ce déclin est souvent attribué à des élites jugées déconnectées, à de mauvaises décisions politiques ou à des transformations sociétales perçues comme menaçantes. Le mouvement et son chef se présentent alors comme les instruments d’un retour à la grandeur perdue, selon un schéma narratif rappelant celui de nombreuses religions politiques : âge d’or, chute, rédemption.

2.3. Rites, symboles et mise en scène

Cette dimension symbolique s’exprime également à travers l’usage de rites collectifs et de signes distinctifs. Les rassemblements de masse, la répétition de slogans, l’emploi de formules codifiées, ainsi que la valorisation d’objets emblématiques (casquettes rouges, drapeaux, hashtags) participent à une véritable liturgie politique. La mise en scène médiatique, amplifiée par les réseaux sociaux, renforce le sentiment d’appartenance et la reconnaissance mutuelle entre les participants.

2.4. Communauté et logique de polarisation

L’univers symbolique du maganisme tend à structurer la société autour d’un « nous » — souvent identifié aux patriotes, aux citoyens ordinaires ou aux « vrais Américains » — opposé à un « eux » composé d’adversaires politiques, d’institutions, de médias ou d’élites perçues comme hostiles. Cette opposition binaire favorise une forte polarisation émotionnelle et morale, caractéristique fréquente des religions politiques.

3. Un paradoxe religieux

L’intérêt du concept tient aussi à un paradoxe souvent souligné par les observateurs : cette intensification de formes de religiosité politique intervient dans un contexte de déclin des institutions religieuses traditionnelles aux États-Unis. Alors que la part de la population se déclarant sans affiliation religieuse augmente et que de nombreuses communautés locales s’affaiblissent, on observe parallèlement une réinjection de symboles, de récits et de schémas religieux dans la sphère politique.

Dans cette optique, le phénomène peut être interprété comme une religion politique de substitution, où la dimension sacrale se déplace des institutions religieuses vers la nation, le mouvement et la figure du chef. Les références religieuses ou le vocabulaire moral servent moins à promouvoir une confession particulière qu’à conférer une profondeur symbolique et émotionnelle à un projet politique.

4. Comparaisons historiques

Certains auteurs établissent des rapprochements entre le maganisme et d’autres religions politiques des XIXe et XXe siècles, telles que le bonapartisme, le péronisme, le bolchevisme, le fascisme italien ou le nazisme. Ces comparaisons portent principalement sur des traits structurels communs :

Ces analogies s’accompagnent toutefois de fortes précautions. Les contextes historiques, les idéologies, les régimes politiques et les niveaux de violence diffèrent considérablement. Le maganisme est généralement analysé comme un phénomène inscrit dans un cadre démocratique contemporain, marqué par l’individualisme, la fragmentation de l’espace public et le rôle central des médias et des réseaux sociaux.

5. Interprétations sociologiques

D’un point de vue sociologique, ce phénomène est souvent interprété comme une réaction identitaire face à des transformations économiques, culturelles et démographiques perçues comme déstabilisantes. Les analyses mettent en avant des facteurs tels que la désindustrialisation, les inégalités sociales, les évolutions de la composition démographique, la défiance envers les institutions politiques et médiatiques, ainsi que le sentiment de déclassement ou de perte de repères.

Le recours à la notion de religion politique permet de souligner que ces mobilisations ne se réduisent pas à de simples choix électoraux. Elles peuvent s’inscrire dans une vision du monde plus globale, articulant une lecture de l’histoire nationale, une définition de l’identité collective, l’identification de menaces et une projection vers un avenir souhaité. Dans ce cadre, le maganisme est parfois analysé comme le symptôme d’une reconfiguration plus large du rapport au sacré dans les sociétés contemporaines.

6. Statut du concept

Le terme maganisme demeure un concept en construction, dont l’usage n’est pas stabilisé dans la littérature académique. Il est mobilisé à des fins descriptives ou analytiques pour mettre en lumière la dimension symbolique et quasi religieuse de certaines formes de mobilisation politique liées à l’univers de Make America Great Again. Sa pertinence et ses limites font l’objet de débats, au même titre que d’autres catégories visant à analyser les recompositions du politique aux États-Unis.